71ème Festival de Cannes, le Bilan

71ème festival de cannes

La 71ème édition du Festival International du Film de Cannes vient de s’achever sur des belles paroles pour faire entrer Cannes dans une nouvelle ère. Mais qu’est-ce qui a changé exactement ? Le festival va-t-il amener un nouveau souffle au cinéma ? Pas si sûr.

Thierry Frémaux et les réformes

Thierry Frémaux est le délégué général du Festival de Cannes depuis 11 ans maintenant. Lors de la conférence du presse d’avril, il avait annoncé haut et fort que le festival allait se révolutionner.

Dorénavant, les festivités démarrent le mardi et non plus le mercredi. La presse découvrira les films après les avant-première. Les selfies sont interdits sur le tapis rouge. La sécurité est renforcée, avec un numéro spécial en cas d’agression sexuel. Le Short Film Corner a laissé place à un espace uniquement dédié à la VR. De nouveaux réalisateurs ont présenté leur film en compétition. Les femmes ont pris une nouvelle place, notamment avec une Présidente du Jury somptueuse, Cate Blanchett.

cate blanchett

Et alors ?

Finalement il n’y avait pas vraiment de révolution. Certes, on est arrivé un jour plus tôt, mais les gens sont aussi repartis plus vite. Alors la 2ème semaine le Festival était vide. Vide au point que le Grand Théâtre Lumière n’était jamais plein pour la montée des marches. Ainsi tous les soirs, ils sont allés chercher du public côté balcon pour remplir l’orchestre. Autrement, l’orchestre était vidé, et c’était un peu la honte vis-à-vis des équipes des films.

Netflix, Amazon et compagnie ont décidé de bouder le festival à se voir refuser la Sélection Officielle. C’est con de faire fuir le cinéma du futur quand-même. C’est un peu antirévolutionnaire ça.

Grâce à l’interdiction des selfies, le tapis rouge ressemblait de nouveau à un joli tapis rouge, et non plus au métro aux heures de pointe. C’était cool mais pour une photo souvenir de vous sur le tapis, il faut débourser 25 euros en cash (business is business).

A cause des contrôles de sécurité qui étaient installés tous les 20 mètres, on a passé notre temps à attendre d’être contrôlés. Cela frôlait le ridicule. Puis le numéro d’urgence pour les agressions n’était pas joignable entre 2h et 9h du mat…

Côté films ?

Certes il y a eu quelques nouvelles têtes parmi les réalisateurs en Sélection Officielle, mais pas de quoi s’affoler non plus. Il faut savoir que chaque année il y a environ 20 films en sélection pour 17 réalisateurs habitués de Cannes. Cette année il devait y en avoir 16 (oh la la le changement de dingue). Puis parmi les films sélectionnés, on sait que 90% d’entre eux n’ont pas eu besoin d’envoyer leur candidature pour être en compétition, comme Goddard, Panahi ou Spike Lee, comme d’habitude.

Côté femmes réalisatrices, il y avait trois au lieu d’une seule d’habitude. C’est un léger progrès. On a quand même eu très peur que Cate ne remette la Palme d’Or à l’une d’elle pour le symbole alors qu’aucune ne la méritait.

On regrette qu’il n’y ait eu qu’une seule projection du documentaire sur Cédric Herrou et son combat pour aider les migrants (et le procès que l’état lui fait pour venir en aide à autrui…).

Avec tous ces changements, les organisateurs ont oublié de programmer la rediffusion des films d’Un Certain Regard pour le Marché… On ne l’avait pas prévu, du coup il y a pas mal de films qu’on voulait voir qu’on a loupés.

La cérémonie de clôture finit par prendre des airs de L’école des Fans. Sur les 20 films en compétition, 10 reçoivent un prix. On en crée de nouveaux, certains sont ex-æquo, comme ça on est sûr de récompenser presque tout le monde et de ne froisser personne, le tout avec une petite blague de Jacques entre deux prix… euh d’Edouard, pardon.

Cannes, l'école des fans

Cannes et les femmes

Les femmes, Frémaux et Lescure n’avaient que ce mot à la bouche. Par ailleurs, Cate est montée sur les marches avec 81 autres femmes pour dire que les femmes vont prendre le pouvoir et blablabla.

82 femmes

Pourquoi 82 femmes ?

Car 82 c’est le nombre de femmes réalisatrices qui ont monté le tapis rouge pour présenter un film en 71 ans, contre 1688 hommes ! La différence est énorme, oui. Cette mise en scène de 82 femmes le point levé sur les marches symbolise l’hypocrisie du Festival. S’il n’y a eu que 82 femmes qui ont présenté un film en compétition c’est parce que les organisateurs n’en ont choisi que 82. La faute revient donc aux organisateurs, qui seront les mêmes l’an prochain. J’adorerai voir un 72ème Festival avec au moins dix films réalisés par des femmes en compétition, mais cela restera un rêve.

Alors pourquoi ils n’ont choisi que 82 femmes en 71 ans ? Les femmes réalisent-elles de mauvais films ? Non Cannes et son cinéma reste un monde d’hommes contrôlés par de hommes où les femmes servent seulement à décorer le tapis rouge. Putain Maren Ade aurait dû avoir cette Palme en 2016, et elle est repartie bredouille parce que c’est une femme alors que son film, Toni Erdman, qui frôlait le génie, avait fait l’unanimité de la presse et du public. Tout ça pour filer un énième prix à Ken Loach pour avoir refait le 18ème remake de ses propres films.

Lors de la Cérémonie de clôture, on nous a rajouté une couche de pathétisme hypocrite sur fond de Beyonce chantant Run the World… Quand on connait le Festival on sait que rien ne changera.

La vraie révolution aurait été de présenter Rafiki en Compétition Officielle et non à Un Certain Regard. Car Rafiki c’est le sublime film de la réalisatrice kenyane Wanuri Kahiu, sur une histoire d’amour entre deux femmes, film interdit dans son propre pays.

Rafiki

Cannes et Harvey Weinstein

On ne peut pas parler des femmes à Cannes sans parler d’Harvey Weinstein, car Cannes créa ce monstre. Mais Cannes a aussi été son terrain de jeu pendant plus de 30 ans, où il a régné comme un roi et fait tout ce qu’il voulait au grand jour. Tout le monde savait, et cautionnait. Je ne pense pas qu’il ait jamais eu du mal à trouver des putes et de la coke pour sa suite au Carlton. Ça lui a toujours été apporté sur un plateau d’argent, avec les remerciements du Président. Donc bon, toutes ces nouvelles règles sur le bon dos de Cate Blanchett pour faire oublier au grand public la responsabilité de Cannes dans le règne d’Harvey Weinstein, c’est une blague.

Heureusement Asia Argento était là pour sauver la face. Lors de la Cérémonie de Clôture, elle a rappelé qu’elle s’était faite violer à Cannes par Harvey en 1997. Que tout le monde savait. Et que les autres, qui se comportent comme Weinstein, finiront par tomber. Merci Asia.

Et les films dans tout ça ?

Oui les films, qu’en est-il ? Car il s’agit bien d’un festival de films. Alors parlons films. Les sujets récurrents ont été les traditions, la prostitution, et la famille.

Peut-être que les réalisateurs ont voulu nous dire qu’il est temps de respecter les traditions pour sauver la condition humaine. Comme François Ier dit face à la caméra de Wim Wenders, nous sommes tous responsables des autres, car nous sommes une grande communauté. Si nous voulons que notre monde se porte mieux, il faut être moins individualiste, et se soucier des autres, de tous les autres, les prostitués, les réfugiés, les lépreux, les gamins des rues. Mais malgré la bonne volonté de Nadine Labaki qui espère que le cinéma peut changer le monde, finalement ce qui règne, c’est la Tendre indifférence du monde (de Yerzhanov) sur la condition des autres.

A propos, Capharnaum n’est pas un mauvais film, mais ce n’est pas un grand film non plus. Disons que c’est très facile de faire pleurer toute une salle lorsque l’on filme la misère du monde avec les yeux d’un enfant (qui joue très bien par ailleurs). Cette méthode fonctionne aussi avec les handicapés ou les lépreux. Le film commence sur un procès qu’un enfant inculpe à ses parents pour l’avoir mis au monde, et finit sur sa parole : « on ne devrait pas mettre d’enfant au monde si on ne peut pas s’en occuper ». Alors tu proposes quoi Nadine, qu’on stérilise toutes les femmes pauvres ?

Parmi les 37 films vus cette année, voici ceux que j’ai aimé et que je recommande.

Sélection Officielle :

  • Leto de Kirill Sebrennikov. Ce film est un poème en noir et blanc avec un BO incroyable. J’ai adoré.

leto

  • Cold War de Pawel Pawlivkosk. Un moment de grâce.

cold war

  • Dogman de Matteo Garrone. Puissant.

dogman

Un Certain Regard

  • Rafiki, de Wanuri Kahiu.

rafiki

  • Girl, de Lukas Dhont. L’acteur principal, Viktor Poster, a reçu le prix d’interprétation (homme et femme).

girl

  • Les chatouilles de Andréa Bescond et Eric Metayer. Ce film a réussi à me faire pleurer de colère. Le sujet, difficile, est merveilleusement traité. N’oubliez jamais qu’il y a une chance sur cinq pour que vos amis les plus proches aient envie de faire des chatouilles à vos enfants.

les chatouilles

La Quinzaine des réalisateurs

  • Parajos de Verano – Les oiseaux de passages de de Cristina Gallego et Ciro Guerra. Ou comment mêler tradition et business, le tout avec une belle esthétique de l’image.

pajaros de verano

Les films de cette compétition sont projetés au Forum des Images jusqu’au 03 juin.

La Semaine de la Critique

  • Sauvage de Camille Vidal-Naquet. Un tendre portrait sur un garçon qui se prostitue. Une belle performance d’acteur

sauvage

Les films de cette compétition sont projetés à la Cinémathèque jusqu’au 6 juin.

Hors Compétition

  • The House that Jack built de Lars Von Trier. Ce mec est un génie.

lars von trier

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